GRAMSCI (A.)


GRAMSCI (A.)
GRAMSCI (A.)

Parmi les dirigeants et théoriciens de la IIIe Internationale, Antonio Gramsci occupe une place originale. Ses profondes divergences avec le communisme soviétique dès 1926 le situent en marge de l’état-major et des idéologues officiels du mouvement communiste de l’entre-deux-guerres. Mais, pour autant, il ne peut pas être assimilé aux «communistes critiques» (Korsch, Luka がs) qui rompent définitivement avec l’Internationale communiste ou seront désavoués par elle. Marxiste à part, Gramsci continue à être considéré comme un grand léniniste par les uns, comme un «révisionniste» par d’autres, tandis que personne ne se hasarde sérieusement à évaluer ses positions ultimes. Cette ambiguïté est renforcée par les profondes ruptures politiques qui caractérisent son action et ses analyses – alimentant un débat permanent sur l’unité de sa réflexion et sur son orthodoxie marxiste, d’une période à l’autre. De surcroît, les conditions dans lesquelles son œuvre a été «découverte» dans le second après-guerre n’ont pas peu contribué à l’élaboration d’un véritable mythe politique et intellectuel: la publication – tronquée – par Palmiro Togliatti des Écrits de prison permet au marxisme italien d’échapper à la stalinisation complète, mais cela se fait au prix d’une instrumentalisation de l’œuvre de Gramsci qui sert les fins du P.C.I. L’anti-fasciste, l’intellectuel interprète du Risorgimento, sera historicisé comme étant le théoricien de la voie italienne vers le socialisme, notamment après le XXe congrès du P.C.U.S. Puis, à la fin des années soixante, on le verra revendiqué aussi bien par les adeptes du socialisme des conseils que par ceux du compromis historique, avant qu’il ne soit le dernier à être atteint par la crise du marxisme et par le débat italien sur la «fin des idéologies».

Progressivement, un «gramscisme» composite et contradictoire s’est substitué à l’œuvre même du communiste sarde, tout en suscitant un essor considérable de la recherche – théorique et historique – sur son itinéraire, qui dépasse largement l’Italie et concerne l’ensemble de l’Europe et de l’Amérique latine.

Du méridionalisme au «conseillisme»

C’est en 1913 qu’a commencé la carrière politique de Gramsci. Né à Alès le 22 janvier 1891, ce jeune Sarde d’origine très humble – il appartient à une famille de petits fonctionnaires ruinés – fait, grâce à une bourse, des études littéraires à Turin; il rencontre les milieux socialistes et confronte avec leurs idées son nationalisme insulaire. Son enthousiasme méridionaliste pour Gaetano Salvemini n’a d’égal que son mépris pour le positivisme régnant au sein du parti socialiste; il oppose à cette doctrine l’idéalisme de Benedetto Croce mais aussi l’actualisme de Giovanni Gentile, l’auteur de La Filosofia di Marx . C’est l’antidéterminisme de ce dernier et sa philosophie de l’action qui marquent le jeune Gramsci, celui du fameux article du 5 janvier 1918, «La Révolution contre le Capital», qui exalte la force de la volonté collective chez les bolcheviks russes et «la pensée immanente et vivifiante» de Marx contre la sclérose des «marxistes» qui glosent sur le Capital . Ce volontarisme – qui avait d’ailleurs conduit Gramsci en 1914 à «comprendre», dans un premier temps, les positions interventionnistes de Mussolini, ce qui lui sera longtemps reproché – explique qu’il fasse référence à Antonio Labriola et à une définition du marxisme comme «philosophie de la praxis», identifiant pensée et action, philosophie et histoire.

Mais de Gentile, Gramsci reprend aussi les conceptions éducatives. Si le socialisme est une vision intégrale de la vie, il nécessite une action éducative dans la classe ouvrière où ne s’exercera plus le nécessaire despotisme des intellectuels, mais où se fondera une démarche «socratique» dans laquelle ouvriers et intellectuels seront «en même temps maîtres et disciples». Tel est le sens des activités culturelles du Gramsci des années 1915-1920, aussi bien comme journaliste (de l’éphémère Grido del popolo et de l’édition turinoise de L’Avanti! , le quotidien du P.S.I.) que comme conférencier ou animateur (au Club de vie morale, en 1917-1918). Il se tourne alors vers l’ensemble des courants socialistes qui lui paraissent rompre avec le réformisme positiviste et dont il présente la démarche: aussi bien les «maximalistes russes» (les bolcheviks), dont il admire la révolution – il la croit antijacobine – que Charles Péguy ou Georges Sorel.

Cet éventail de références ne le conduit pas à l’éclectisme. Dès 1914, au nom de cette conception intégraliste du socialisme, Gramsci définit celui-ci comme une conception du monde – «l’immanentisme idéaliste» – qui s’est engagée dans un duel mortel avec les conceptions transcendentales, parmi lesquelles il range le positivisme comme le catholicisme italien. Le socialisme est, lui aussi, une «religion», «qui doit tuer le christianisme» et sur laquelle se fonderont une nouvelle culture et une nouvelle civilisation. L’exemple lui paraît avoir été donné par la révolution d’Octobre, pour laquelle il se bat au sein du P.S.I., au sein du courant maximaliste – et dont il donne une interprétation proche de celle des tribunistes hollandais (Pannekoek): la révolution russe a «ignoré le jacobinisme» et elle constitue une révolution sociale et «spirituelle» authentiquement prolétarienne, dans la mesure où le prolétariat dirige le mouvement et impose sa conception du pouvoir – unité entre économie et politique à travers les soviets et destruction de l’État et de l’ordre bourgeois. Dans cette action directe des masses, le rôle des bolcheviks a été simplement celui de «prédicateurs» du socialisme, le parti s’effaçant derrière des soviets où se manifeste le pluralisme de la démocratie ouvrière .

Vision totalement irréelle que Gramsci ne corrigera que très lentement – à partir de 1921 – et qui explique la stratégie «conseilliste» qu’il tente de mettre en œuvre à Turin – «le Petrograd italien». Le 1er mai 1919, Gramsci lance, avec un groupe d’intellectuels socialistes de Turin (A. Tasca, P. Togliatti, U. Terracini, A. Leonetti), une revue politique et culturelle, l’Ordine Nuovo , à laquelle collaborent aussi des anarchistes et des libéraux (P. Gobetti) et qui est destinée à faire connaître les «expériences révolutionnaires contemporaines et à promouvoir une révolution conseilliste». Travail pédagogique et politique qui débouche sur l’élection, en septembre 1919, des premiers conseils d’usine à la Fiat et sur un mouvement de grève en mars-avril 1920, organisé par les conseils et appuyé par l’Ordine Nuovo , mais condamné par le P.S.I. et la C.G.I.L.

Quels sont les traits essentiels du conseillisme que prône alors Gramsci? D’une part, mettre en œuvre une véritable démocratie ouvrière: la participation de tous les ouvriers (suffrage universel, direct et secret) et donc de tous les courants dans le dessein d’empêcher tant le corporatisme syndical et la césure propre au parti entre l’avant-garde et les masses que le bureaucratisme. D’autre part, permettre un système de pouvoir où les ouvriers deviendront la classe dirigeante parce qu’ils sont producteurs au sein d’une usine qui sera devenue «territoire national de l’autogouvernement ouvrier» et où disparaîtra la scission entre économie et politique.

Une certaine vision productiviste n’est cependant pas absente du projet gramscien. Le conseil s’identifie bien avec la structure de base du futur État prolétarien, mais sa seconde fonction – économique – tend à déteindre sur la première: l’usine, abandonnée par le capitaliste (qui laisse place à des structures anonymes et faillit à sa fonction dirigeante) et autogérée par la classe ouvrière, est proposée comme modèle à la société, qui doit être organisée «comme une immense usine». Il est demandé au prolétariat industriel d’être l’héritier de la bourgeoisie, de reprendre son modèle de développement (productivisme), de moderniser son système d’organisation (l’Ordine Nuovo fera l’éloge du taylorisme, comme Lénine) et de pallier sa défaillance.

Autant de limites que Gramsci reconnaîtra plus tard. Dès 1920, en réévaluant le rôle du parti par rapport au conseil, puis, dans les Cahiers de prison , en posant la question du modèle de développement économique dans une société socialiste et en analysant le modèle capitaliste de rationalisation de la production, tel qu’il fonctionne aux États-Unis (voir les notes sur Américanisme et fordisme ), il sera conduit à critiquer les théories soviétiques (notamment de Boukharine) qui reprennent pour l’essentiel un tel modèle et à jeter les bases d’une alternative qui se fonde sur le contenu social de l’hégémonie de la classe ouvrière.

Mais ces faiblesses de l’Ordine Nuovo ne sont pas les principales raisons de l’échec de l’expérience. Les thèses gramsciennes ne font pas l’unanimité au sein du groupe, où Angelo Tasca demande de ne pas opposer conseil et syndicat et considère ces positions comme étant plus proches de l’anarchisme que du marxisme. Ces critiques seront amplifiées par les dirigeants du P.S.I. et de la C.G.I.L., et cela d’autant plus que l’Ordine Nuovo ne tente pas de se développer hors de Turin, à l’inverse de tous les autres courants socialistes.

Du léninisme à l’antifascisme

Au lendemain de la controverse avec Tasca sur les rapports entre conseils et syndicats, Gramsci se retrouve isolé au sein du socialisme turinois. La majorité de l’aile révolutionnaire soutient les positions intransigeantes du courant «abstentionniste» (hostile à la participation aux élections) d’Amedeo Bordiga, et sa principale minorité (Togliatti, Tasca), une position «électionniste». Gramsci refuse ce choix au nom de la priorité de l’action de masse, mais personne ne le suit. Il retrouve une position prédominante à l’occasion des grandes grèves accompagnées d’occupations d’usines qui se déroulent en septembre et octobre 1920, dans lesquelles les conseils turinois sont en flèche en tentant d’autogérer les établissements et où les ordinovistes sont les seuls à tirer toutes les conclusions d’une situation que Gramsci avait définie ainsi dès avril 1920: «La phase actuelle de la lutte de classe en Italie est celle qui précède, soit la conquête du pouvoir politique par le prolétariat révolutionnaire, soit une terrible réaction de la part de la classe propriétaire et de la caste au pouvoir.» Mais le P.S.I. et la C.G.I.L., tiraillés entre les partisans du compromis avec le patronat et les tenants d’un révolutionnarisme purement verbal, renoncent à l’affrontement. Désormais Gramsci estime que la lutte prioritaire se déroule dans le parti. Dès mai 1920, il est le principal rédacteur d’une motion ordinoviste, Pour une rénovation du parti socialiste , qui sera explicitement approuvée par Lénine au IIe congrès de l’Internationale communiste, malgré les protestations de Serrati et de Bordiga.

Ce succès est sans lendemain, du fait qu’il n’y a pas d’ordinovistes hors de Turin. Ceux-ci assistent passivement au débat Serrati-Bordiga et sont minoritaires au sein de la fraction communiste qui fait scission au congrès de Livourne en janvier 1921.

Au sein du P.C. italien contrôlé par les abstentionnistes, Gramsci joue un rôle secondaire; il est pourtant le seul à mettre au premier plan la lutte contre le fascisme. Proposant en 1921 une analyse précise de la base sociale du fascisme, qui est constituée par la petite bourgeoisie, et de son idéologie («Le Peuple des singes», dans l’Ordine Nuovo du 2 janvier 1921), il souligne la nécessité de prendre au sérieux ce mouvement et d’appuyer la résistance antifasciste, même non communiste (les Arditi del popolo ). Isolé et non suivi, Gramsci est envoyé à Moscou, où il est intégré à l’exécutif de l’Internationale communiste et d’où il apprendra l’événement de la «marche sur Rome».

À Moscou, Gramsci prend progressivement ses distances par rapport à Bordiga. Il appuie les tentatives de fusion avec les socialistes maximalistes de Serrati (qui échoueront pour l’essentiel) et devient l’homme de l’Internationale pour l’Italie. Après l’arrestation de Bordiga en février 1923 et afin d’éviter que Tasca ne prenne sa succession, l’Internationale communiste décide la constitution d’une nouvelle direction autour de Gramsci. De Vienne, celui-ci renoue les contacts avec les anciens ordinovistes, à qui il propose une stratégie fondée sur l’alliance des ouvriers du Nord et les paysans du Mezzogiorno. En février 1924, il organise la fusion avec le résidu des socialistes maximalistes (Serrati) et lance l’Unità ; en avril, il est élu député aux élections, à l’occasion desquelles, dans un climat de terreur, est assassiné le député socialiste Matteotti.

Installé à Rome, Gramsci appuie la sécession parlementaire, mais, devant l’incapacité des partis démocratiques à organiser une résistance unie, il décide de retourner au Parlement, avec les députés communistes, défier Mussolini.

Encore minoritaire dans le parti, Gramsci se lance dans un difficile travail d’explication politique, tout en mettant en œuvre la bolchevisation du P.C.I. Bordiga réagit par la constitution d’une fraction qui sera écrasée lors du congrès de janvier 1926 tenu à Lyon. Les thèses qui y sont adoptées ont été rédigées pour l’essentiel par Gramsci et se présentent comme une rupture avec la tradition du socialisme italien, dont le bordiguisme n’aurait été que le dernier avatar. Elles s’attachent à analyser les caractéristiques sociales de l’Italie (importance de la paysannerie et de la petite bourgeoisie, rôle central de l’Église) et à étudier la fonction du fascisme et sa double nature d’instrument de la bourgeoisie et de représentant de la petite bourgeoisie. La stratégie révolutionnaire que proposent les thèses (alliance ouvriers-paysans) se fonde sur une conception du «front unique» encore très bordiguiste, puisque les fascistes et le P.S.I. sont amalgamés dans un même «bloc réactionnaire» et que le P.C.I. se voit confier la tâche de rassembler les forces motrices de la révolution.

Au lendemain du congrès, Gramsci va tenter de traduire sa nouvelle stratégie dans les faits. Il met l’accent sur le problème du Mezzogiorno, et il entreprend la rédaction d’un essai – qui restera inachevé – sur la question méridionale. Il y dénonce le «bloc agraire» et le rôle qu’y jouent les «grands intellectuels» (Croce, Fortunato), clefs de voûte d’un «bloc intellectuel» qui est lié aux agrariens et qu’il faut démanteler pour constituer une alternative révolutionnaire. Toute l’analyse du rôle des intellectuels que Gramsci développera dans les Cahiers de prison est déjà présente ici en filigrane.

Mais ce sont les prises de position sur les luttes internes du P.C. bolchevik qui vont constituer le dernier acte politique de Gramsci avant son arrestation par les fascistes en novembre 1926.

Durant son séjour à Moscou, Gramsci s’était montré plutôt favorable à Trotski, voyant en lui le véritable représentant de l’aile gauche du P.C. russe. Mais la controverse avec Bordiga – qui soutient Trotski contre Staline – le conduit à se ranger du côté de la majorité stalinienne, tant sur les problèmes organisationnels (bolchevisation, lutte contre les fractions) que sur les problèmes stratégiques (construction du socialisme dans un seul pays). Au lendemain du congrès de Lyon, Gramsci, débarrassé de Bordiga, pose le problème du parti russe en termes politiques. Face à l’aggravation et aux risques de scission ou d’exclusion, il adresse en octobre 1926, au nom du bureau politique du P.C.I., une lettre au Comité central du P.C. russe dans laquelle, tout en approuvant la ligne politique de la majorité stalinienne, il défend le droit à l’intervention des «partis frères», afin d’éviter une scission «du noyau central léniniste qui a toujours été le noyau dirigeant du parti et de l’Internationale». À Togliatti, qui est représentant du parti à Moscou et qui lui oppose une fin de nonrecevoir en subordonnant la question de l’unité à celle de son contenu politique, Gramsci répond que son raisonnement est «entaché de bureaucratisme». Désormais, neuf ans après la révolution d’Octobre, «ce n’est plus le fait de la prise du pouvoir par les bolcheviks qui peut révolutionner les masses en Occident [...] mais cette conviction (si elle existe) que le prolétariat, une fois au pouvoir, peut construire le socialisme». Or, le fait politique que le P.C. russe «en est lui-même persuadé et lutte dans l’unité» est un élément décisif pour entraîner cette conviction.

La réponse de Togliatti laisse à Gramsci «une impression pénible» et cette rupture, qui concerne aussi toute une conception de l’action politique, est d’autant plus dramatique qu’elle survient à la veille de l’arrestation du dirigeant communiste et de son emprisonnement, consécutifs à l’attentat manqué contre Mussolini. Condamné à vingt ans de prison après une mascarade de procès où le ministère public a déclaré qu’il fallait «empêcher ce cerveau de fonctionner pendant vingt ans», Gramsci est une nouvelle fois isolé politiquement. Les pro-staliniens tentent en vain de le convaincre. Arrivé à la prison de Turi – dans les Pouilles –, où il est détenu dans des conditions telles que sa santé se dégrade très rapidement, Gramsci apprend la liquidation de l’opposition à Staline, le tournant de 1930, la division de la direction du P.C.I. et l’exclusion des minoritaires (proches de lui). Il est désormais en désaccord, non seulement sur les méthodes, mais aussi sur la ligne politique, avec la nouvelle direction: il prône, après le renversement du fascisme, une «constituante» et non une irréaliste dictature du prolétariat, et il récuse le pouvoir stalinien, auquel il fera allusion dans ses notes de prison sur le «parlementarisme noir». Mais c’est surtout l’ensemble de la démarche des Cahiers de prison , fondée sur la spécificité des sociétés occidentales, qui marque une inflexion sensible de la problématique léniniste des années vingt.

Du «Prince moderne» à la «Réforme intellectuelle et morale»

Gramsci restera incarcéré à Turi jusqu’en 1932. La dégradation de son état de santé entraîne son transfert à Civitavecchia, puis à Formia, après l’échec d’un échange de prisonniers avec l’U.R.S.S. Totalement usé, il est conduit, sous le régime de la liberté conditionnelle, à une clinique de Rome en juin 1935. Sa libération est prévue pour 1937: n’ayant plus aucun contact politique depuis plusieurs années – seule sa belle-sœur Tatiana lui sera restée fidèle, comme en témoignent les très belles Lettres de prison –, Gramsci songeait à retourner en Sardaigne. Quatre jours après la fin de sa peine, il est frappé par une hémorragie cérébrale. Il meurt le 27 avril 1937.

En janvier 1929, Gramsci avait obtenu la permission d’écrire dans sa cellule. Il pourra recevoir de nombreux livres et revues de l’extérieur, qui lui fourniront la documentation nécessaire à la rédaction des Cahiers de prison . Le 8 février, il commence la rédaction du premier cahier. Trente-deux cahiers seront ainsi écrits, soit 2 848 pages. Les conditions dans lesquelles Gramsci travaillait ne firent qu’accentuer le caractère fragmentaire des Quaderni . Il s’agit, en effet, d’une série de notes, matériau brut ou réflexions approfondies, sur lesquelles il revenait constamment. Les thèmes centraux des Quaderni apparaissent cependant très nettement. À partir de la perspective qui a été formulée par Gramsci dans son essai sur la «question méridionale» et qui posait le problème de l’alliance ouvriers-paysans, celui du rôle des intellectuels laïcs et religieux, et celui du poids de l’histoire de l’Italie (Risorgimento), les Cahiers s’orientent dans trois directions essentielles.

D’une part, ils contiennent une réflexion historique sur la société italienne. Gramsci analyse les conditions de l’unité comme caractérisant une «révolution passive» qui maintient le peuple hors du politique. Cette révolution passive, qui traduit le refus des classes dirigeantes d’agir en classe nationale, s’insère dans une tradition qui, depuis la Renaissance, perpétue la mise à l’écart de l’Italie par rapport aux grands mouvements «nationaux-populaires» européens (réformes religieuses, révolutions libérales). Les Quaderni s’attachent à l’étude des facteurs explicatifs de cette situation: le poids énorme de l’Église et du Vatican, qui sont à la recherche permanente d’une solution théocratique (jusque dans le rapprochement avec le fascisme et les accords du Latran) et qui contrôlent les masses paysannes; la faiblesse de la bourgeoisie; l’attitude aristocratique des intellectuels (à l’exemple de Benedetto Croce).

D’autre part, les Quaderni comportent une réflexion sur le marxisme comme «conception du monde», propre à la classe ouvrière. Reprenant l’intuition de ses premiers écrits, Gramsci définit le marxisme comme la «philosophie de la praxis», comme une conception du monde intégrale et autonome se traduisant en des normes de conduite pratique et créant une nouvelle histoire. À travers un retour à Labriola et une double polémique contre l’idéalisme traditionnel (Croce) et le vieux matérialisme mécaniste, dont Gramsci condamne la résurgence jusque dans la IIIe Internationale (chez Boukharine), la fonction du marxisme est envisagée sous l’angle des rapports entre les intellectuels et les masses, la «philosophie» et le «sens commun». L’exemple négatif de la religion permet de s’interroger sur la nécessité de maintenir une unité non artificielle de la «philosophie de la praxis», de lutter contre sa double dégénérescence.

Le marxisme, dans une vision historiciste, est présenté comme la «réforme intellectuelle et morale» qui permettra à la classe ouvrière italienne de remplir la fonction historique refusée par la bourgeoisie. C’est à cette classe de se faire nation et de proposer une conception du monde, une «religion», aurait dit le jeune Gramsci, qui assume le rôle du protestantisme et du libéralisme de jadis. Weltanschauung qui s’adresse aux masses, le marxisme est la critique et le dépassement du sens commun et des croyances religieuses – à commencer par le catholicisme. Philosophie critique du libéralisme, il apparaît aussi comme un système culturel supérieur destiné à rallier une partie des intellectuels : «combattre les idéologies modernes, dans leur forme la plus raffinée, pour pouvoir constituer son propre groupe d’intellectuels indépendants, et éduquer les masses populaires dont la culture est médiévale» – tel est l’objectif du marxisme en Italie.

Gramsci s’interroge enfin longuement sur le cadre et sur les instruments de la révolution à venir. L’échec des révolutions ouvrières dans les années 1917-1923 en Europe occidentale l’avait convaincu de la nécessité d’adapter la stratégie bolchevique aux réalités italiennes. Mettant l’accent sur le rôle spécifique des superstructures culturelles et politiques, Gramsci souligne, dans les Quaderni , la configuration particulière de l’État en Occident; la société civile y joue un rôle décisif par rapport à la société politique: l’hégémonie idéologique et sociale l’emporte, en temps normal, sur la domination politique et militaire. La lutte pour le renversement du bloc social dominant passe donc par une difficile «guerre de position» où il faut conquérir les différentes «casemates» de la société civile plutôt que par une «guerre de mouvement» comme en Orient (Russie) où la société politique (administration, armée, police) constitue l’essentiel de l’État. Cette complexité des superstructures en Occident, si elle accroît l’autonomie du politique, ne remet nullement en cause la nécessité d’une concentration des forces des «classes subalternes». Le parti léniniste et sa stratégie jacobine, que le Gramsci des Quaderni maintient contre ses positions des années 1914-1920, sont plus que jamais nécessaires.

Mais ce jacobinisme est adapté, cette fois, à la réflexion sur l’opposition Orient-Occident: comparant les révolutions française et russe, prenant pour modèle l’hégémonie bourgeoise dans la société française, Gramsci place les Quaderni sous le signe de Machiavel. Ses Notes sur Machiavel proposent au parti communiste de travailler à devenir le «Prince moderne» qui fondera le «nouveau type d’État» que n’a pu permettre le Risorgimento.

Cette référence significative, tout comme celles qu’il fait à la Réforme et à la stratégie «nationale-populaire», conduit Gramsci à proposer une formule radicale pour remplacer le courant qui prétendait, lui aussi, se présenter comme le fondateur d’un État et d’un Ordre «nouveaux», le fascisme; mais une telle référence n’est cependant pas exempte d’une certaine ambiguïté totalitaire.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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